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Publié le 2 juillet 2012
Entretien avec Jean-Baptiste Legavre, Directeur de l’Ecole de journalisme de l’IFP
Jean-Baptiste Legavre, Professeur des universités en science de l'information et de la communication, est à la tête de l'Ecole de journalisme de l'Institut français de presse depuis la rentrée 2011. Il prend ainsi le relais de Rémy Rieffel dont il poursuit le travail tout en y apportant sa touche personnelle. Convaincu du bénéfice que peuvent tirer les étudiants à allier approches universitaires et professionnelles, il livre ici sa vision du journalisme et ses objectifs pour l'Ecole.
Propos recueillis par Timothée Brisson, Alexis Duval, Marion Perrier et Sara Taleb (délégués des promotions 2012 et 2013).
Quel a été votre parcours avant de prendre la tête de l'Ecole de journalisme de l'IFP il y a quelques mois ? Vous n'êtes pas un « produit » de Paris II et de l'Institut français de presse ?
C'est vrai, nul n'est parfait ! J'ai beaucoup bougé, en fait, et accumulé des expériences institutionnelles et disciplinaires. J'ai commencé mes études à Rennes dans une faculté de droit. Je suis passé par Sciences-Po Paris, j'ai écrit une thèse de doctorat en science politique à la Sorbonne tout en suivant une formation en communication politique. Puis j'ai été en poste dans une faculté de sociologie à Strasbourg, et douze ans à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines après un détour par un IEP de province. Je suis aujourd'hui professeur des universités en sciences de l'information et de la communication. J'ai d'ailleurs dirigé une formation en communication pendant une dizaine d'années. Je m'occupais donc de ces... empêcheurs de travailler que sont les communicants aux yeux des journalistes. Ce qui peut paraître paradoxal, puisque je me retrouve à former une autre « population », celle de journalistes !
Comment en êtes-vous vous venu à diriger une école de journalisme ? Avez-vous choisi l'IFP ?
J'avais envie depuis un certain temps de changer, d'évoluer. Cela faisait plus de dix ans que je dirigeais un Master en communication dans la même université (Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) et alors que je m'étais, jeune, construit... contre l'idéologie de la communication, même si j'étais heureux d'y enseigner et de pouvoir travailler sur la communication dans d'excellentes conditions. En définitive, dans le monde universitaire, se présentent ou non des opportunités, on ne « choisit » pas vraiment, on ne « décide pas », on s'inscrit dans une conjoncture plus ou moins ajustée à son profil... Une double opportunité s'est présentée. D'une part, un poste de professeur à l'IFP était vacant et, d'autre part, Rémy Rieffel - qui a dirigé le Master pendant plus de dix - souhaitait prendre un peu de recul et consacrer plus de temps à ses recherches. Plusieurs candidats se sont présentés, j'ai eu la chance d'être élu.
Mais élargissons la question, si vous me le permettez. Quand on travaille sur les médias et la communication, lorsqu'on est professeur des universités et comme moi formé à Paris centre, « revenir » à Paris fait partie des logiques ordinaires de carrière. L'Institut français de presse est une « vieille maison » : c'est la plus vieille structure de recherche en France sur les médias. En même temps, c'est une maison très jeune : la formation en journalisme à proprement parler - créée par Francis Balle puis portée par Rémy Rieffel - est reconnue depuis 2004. Ce qui veut dire que nous sommes en train de construire une formation, moins établie que d'autres et qui a la chance de ne pouvoir se reposer sur ses lauriers. Nous devons donc aller de l'avant, sans cesse innover. C'est un défi, c'est assez stimulant d'être dans une structure qui historiquement compte et dans laquelle l'école de journalisme est très valorisée. Quand on est professeur et qu'on travaille sur le journalisme, pouvoir diriger une école de journalisme, c'est unique. Nous ne sommes pas nombreux à avoir cette chance ! Et je savais que je trouverai un environnement de travail tout à fait satisfaisant, comme de très bons étudiants sur-sélectionnés par rapport aux normes universitaires ordinaires les candidats sont cette année 614 à s'être inscrits au concours, ils ne seront que 24 à l'arrivée après avoir passé huit épreuves...
Quel est l'objet de vos recherches ?
J'ai commencé à travailler sur la communication politique. Elle est devenue ma spécialité. Au milieu des années 80, j'ai étudié les conseillers en communication politique. Ce qui m'intéressait à l'époque, c'était de comprendre sociologiquement leurs trajectoires, leurs rhétoriques de légitimation, leurs ressources pour « se grandir ». J'ai aussi beaucoup travaillé depuis sur l'écriture de presse. Avec un domaine de prédilection, le journalisme politique. Plus largement, ma spécialité aujourd'hui est bien « les sources des journalistes ». Mais, en définitive, j'ai vite trouvé les journalistes plus intéressants que les communicants. Il est vrai qu'à l'époque, ces derniers étaient, disons, assez caricaturaux... Mais il est évident aussi que j'avais des prédispositions...
... des prédispositions aux médias ?
Oui, incontestablement ! Aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu une attention très forte aux médias dans mon environnement familial. J'ai vécu entouré de « papier » : à la maison, on recevait plusieurs quotidiens (Le Monde, Ouest-France, La Croix), de très nombreux magazines (du Nouvel Obs à L'Express ou Le Point, de La Vie catholique à L'Expansion ou Témoignage Chrétien et de nombreuses publications de Bayard Presse et j'en oublie certainement...). On écoutait quasi-religieusement Alain Duhamel, Jean Boissonnat, Ivan Levaï ou le dimanche en fin d'après-midi le rendez-vous de l'époque avec déjà Alain Duhamel et Jean-Pierre Elkabbach... Je ne parle pas de ce que nous appelions Radio Luxembourg ou L'Obs... ce n'était pas hier, nous étions au début des années soixante-dix ! C'étaient des rendez-vous indépassables pour mon père, comme le JT du soir et celui du midi avec ma mère ! J'ai vécu dans un horizon très préoccupé par « l'information », un journalisme animateur de débats qui questionne le monde mais aussi offre des outils. A quinze ans, je découpais trop sagement Le Monde, constituais des dossiers par thème... Si j'avais été moins timoré à l'époque, j'aurais probablement été journaliste ou... j'aurais fait de la politique. Elle m'occupait beaucoup avec le football !
Maintenant que vous êtes à l'intérieur de la « maison », qu'est-ce qu'est pour vous l'IFP ou plutôt l'Ecole de journalisme de l'IFP ?
Oui, vous avez raison de faire la distinction. Elle est importante. L'IFP est une structure regroupant plusieurs formations, dont une école de journalisme. Une jeune école, qui doit encore construire, relever des défis mais qui a de très belles réalisations à son actif. Et mon prédécesseur, trop modeste, n'a pas assez dit toutes les belles réalisations qu'il a pu mener à bien.
Vous me demandez : « Qu'est-ce que l'IFP ? ». Il me semble qu'il y a au moins trois caractéristiques qui peuvent nous rassembler, nous distinguer aussi, et en particulier permettent de comprendre ce qui plaît aux étudiants qui s'y inscrivent. Il suffit de les questionner informellement pour voir que ce sont de vrais points de convergence. Première caractéristique : l'école est une petite structure - 48 étudiants. Une structure familiale. Et j'assume parfaitement ce terme. Familiale (et pas paternaliste !), c'est-à-dire qui permet d'avoir des relations proches, et j'y tiens beaucoup, avec chacun. Il me semble que les étudiants, souvent après de longues études - n'oublions pas qu'un tiers étaient en Master avant d'entrer en première année de l'école, que plusieurs ont suivi des préparations ou ont plusieurs diplômes - sont en droit d'attendre autre chose qu'un système scolaire ordinaire.
Deuxième caractéristique, l'Ecole de journalisme est aussi une structure universitaire. En cela, elle est plus originale qu'on peut le penser dans la constellation des grandes écoles de journalisme, puisque d'autres sont privées, d'autres sont associatives, certaines certes sont universitaires mais peuvent avoir tendance à solliciter des journalistes ou anciens journalistes pour les diriger. Il me semble que les étudiants sont ici attachés à ce que j'appellerai un retour réflexif sur leur pratique. Et c'est notre métier comme universitaires - et d'une autre manière que peuvent le faire les professionnels - de le proposer en nous appuyant sur des outils spécifiques, en particulier les sciences sociales. Autrement dit, l'école n'est pas qu'une structure qui apporterait des outils pratiques. Elle l'est évidemment - plus de 70% des enseignements sont donnés par des professionnels. Mais pas seulement. Elle est aussi une structure qui avec et aux côtés des professionnels apporte une réflexion sur les pratiques journalistiques. Prenons un exemple personnel : j'ai pris en charge dès mon arrivée un séminaire sur les sources des journalistes. Ayant moi-même travaillé la question, c'est une façon d'apporter, je l'espère, une vision différente des sources journalistiques de celle, complémentaire et évidemment essentielle, qu'apporte un journaliste. Mais l'école serait trop universitaire et sans intérêt si des cours seulement ex-cathedra étaient proposés aux étudiants. Là n'est pas l'enjeu. L'enjeu est de leur apporter ce qu'ils doivent avoir dans leur besace, c'est-à-dire encore une fois une distance à leur pratique qui les rend plus forts, moins naïfs, pas plus cyniques - surtout pas ! - mais dans un rapport moins enchanté mais pas non plus désenchanté : le métier de journaliste est un si beau métier !
Troisième dimension de l'IFP : c'est une structure ouverte à l'international. En témoignent des accords avec d'autres universités ou d'autres écoles à l'étranger qui montent en puissance et qui sont appelées à se développer. Une dizaine d'étudiants sont partis à Berkeley ces dernières années, cet automne deux partent à l'Université Laval au Québec, une autre dans la plus grande université de Colombie, plusieurs bourses ont été proposées pour passer deux mois cet été à l'Université du Texas... D'autres font des stages à l'étranger en lien ou non avec des structures partenaires (parce que nous avons des délocalisations qui existent au Maroc, au Bénin, au Liban, notamment). Six étudiants l'ont fait l'an dernier par exemple. N'oublions pas encore qu'une fraction non négligeable des étudiants part travailler à l'étranger en devenant correspondants. Et puis nous accueillons dans la promotion des étudiants étrangers, une chinoise chaque année depuis plusieurs années, une québécoise de l'Université Laval un semestre en ce moment même, etc.
Quels sont vos projets pour cette école ? Quelle orientation désirez-vous lui donner ?
D'abord, je ne suis pas tout seul ! Et je souhaite poursuivre ce qu'a construit Rémy Rieffel patiemment avec beaucoup d'énergie et beaucoup d'efficacité. Rémy Rieffel reste pour moi un repère décisif. J'ai aussi la chance de travailler au quotidien avec Rémy Le Champion qui connaît bien la formation et en est le directeur-adjoint de la formation. Et quatre professionnels sont dits « associés » (les PAST dans le jargon bureaucratique). En plus des cours qu'ils donnent, ils sont de véritables référents, par médias, pour les étudiants. Je souhaite aussi continuer à inscrire la formation dans ce qu'on pourrait appeler de la « transversalité » ou du « transmédias ». Nous le faisons beaucoup plus que d'autres. Les étudiants ne se sur-spécialisent pas et nous faisons partie de ceux qui pensent qu'ils doivent disposer d'un bagage large. Même s'ils peuvent avoir une « colonne vertébrale » avec une spécialisation. En deuxième année, ils continuent à suivre des enseignements de presse écrite, quelque soit leur première spécialisation. Autre exemple, ils ne vont pas se spécialiser uniquement en radio en seconde année, même s'ils veulent faire de la radio à la sortie de l'école. Ils pourront « de leur première spécialité choisir de suivre des enseignements de webdocumentaire ou de télévision, par exemple.
Mes désirs, me demandez-vous... J'aimerais qu'à l'avenir les étudiants présentent un projet journalistique, annuel ou sur les deux ans. Nous l'avons inscrit dans la prochaine maquette. C'est-à-dire qu'une fois qu'ils intègreront la formation, ils auront la possibilité de construire seul ou à deux un vrai projet au long cours. Ce pourra être un 52 minutes, ce pourra être un reportage écrit, un tableau de portraits, un site web, une émission de radio...
Deuxième idée : jusqu'ici, l'école de journalisme de l'IFP s'est peu intéressée à la politique, au journalisme politique. Pour de bonnes et des mauvaises raisons. Si je peux apporter quelque chose du fait de mes travaux et des interconnaissances que je peux avoir dans ce milieu-là, j'en serais heureux ! Autre axe de réflexion : si les universitaires ici ne font pas d'abord des cours ex cathedra et théoriques, ils sont cependant encore insuffisamment associés aux journalistes. Nous le faisons déjà dans plusieurs séminaires. Mais j'aimerais construire encore plus de métissages. Et dans les deux sens. On pourrait imaginer un séminaire sur « Le langage des médias » construit à deux, un professionnel et un universitaire. Et inversement. Il ne me semblerait pas stupide qu'un universitaire participe au journal-école ou au « webmagazine ».
L'école est à un tournant puisqu'elle va déménager. Après cinq ans rue Blaise Desgoffe (dans le VIème arrondissement), l'école de journalisme va réintégrer le centre Assas qui était en travaux. Nous serons au cœur de l'université Panthéon-Assas et en face du... jardin du Luxembourg - il y a pire comme perspective ! C'est une opportunité qui va permettre à l'université Panthéon-Assas d'encore mieux percevoir que l'école de journalisme est une structure petite, modeste mais décisive à son développement. L'espace que le président nous a alloué est un très bel espace, vaste, moderne. Nous allons pouvoir être encore plus performants !
mise à jour le 2 juillet 2012